Histoire de la harpe en Europe

 

Le lointain ancêtre des instruments à cordes est l'arc de chasse utilisé pour la sonorité de sa corde (arc musical), la résonance étant obtenue au moyen de la bouche, d'une calebasse, d'un pot...

Nous savons que les grecs, les romains et les gallo-romains utilisaient la lyre.

 

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Pierre picte de Monifeith (Xe siècle ?). Harpe triangulaire.

 

Les sculptures des pierres pictes (confédération de tribus celtes vivant en Ecosse) du Xe siècle nous présentent pour la première fois la forme triangulaire d'un instrument de musique. Une harpe ?

Dans tous les cas, sont présentes les trois parties qui constituent encore aujourd'hui la harpe : la caisse de résonance avec sa table d'harmonie d'où partent les cordes, la console où viennent s'accrocher les cordes sur les chevilles et la colonne qui maintient l'écartement. L'ajout de la colonne permet une tension plus élevée des cordes.

Au XIe siècle la harpe devient l'instrument du roi David dans les manuscrits irlandais et anglais. Bien souvent les aveugles sont orientés vers l'apprentissage de la harpe. De véritables écoles se créent. L'enseignement y est oral, ce qui explique le peu de documents parvenus jusqu'à nous.

L'Europe utilise des cordes en boyau de moutons, l'Ecosse et l'Irlande le bronze et les gallois le crin. Les chevilles sont en bois, en os, parfois en ivoire animal puis en métal à partir du XVe siècle. La caisse de résonance est creusée dans un seul bloc de bois.

 

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La harpe celtique en Irlande

 

Les joueurs de harpes cordées en métal sont appelés "harpeurs". Ils se laissent pousser les ongles afin de saisir plus facilement les cordes. Une technique de jeu se développe dûe à l'amplitude de la résonance des cordes métalliques (étouffement du son avec la main). Ils accompagnent la poésie chantée ou parlée puis deviennent solistes.

La harpe celtique connait son plein essor en Irlande. Les harpeurs appartiennent à la noblesse.

En 1607, la guerre de l'Irlande contre les anglais entraîne la fuite des barons irlandais et la fermeture des établissements d'enseignement. Cromwell fait brûler les instruments de musique devenus symbole de l'Irlande.

La harpe celtique est peu à peu abandonnée et seulement dix harpeurs se présentèrent au Festival de harpe à Belfast en 1792. Cependant l'Irlande connu de grands musiciens et compositeurs comme Turlough O'Carolan (1675-1740). La harpe survivra en tant que symbole irlandais puisqu'elle est actuellement présente sur ses pièces de monnaie.

 


Copie de la Harpe Queen Mary réalisée par Denis Brevet, avec l'aimable autorisation de Mme Lemarie 

 

Très peu de documents sont parvenus jusqu'à nous. Deux harpes celtiques du XVe siècle, la harpe de Brian Boru (Trinity college, Dublin) et la harpe Queen Mary (Musée national d'Edimbourg). L'unique patrimoine écrit relatif à la harpe celtique est l'oeuvre d'Edward Bunting qui nota les partitions des mélodies jouées au Festival de Belfast en 1792 et réalisa par la suite un travail de collecte.

Il est a noter que l'emploi de la harpe celtique persista plus tardivement en Ecosse.

 

 

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Evolution de la harpe en Europe continentale

 

Au Moyen-Age, la harpe devient l'instrument préféré des rois et des princes. Ils ont un harpiste à leur service (la cour de Galles a toujours un harpiste officiel). L'instrument est de petite dimension, suspendu au cou au moyen d'une lanière. Le musicien peut également jouer assis, la harpe callée sur les genoux. La main mélodique est la gauche (au contraire de l'habitude actuelle).

En 1413, le roi de France Charles VI commande une "belle harpe et bien ouvrée à sa devise" et sa reine Isabeau de Bavière en joue. La harpe accompagne sur les routes les ménestrels, trouvères et troubadours. Elle fait également partie de l'apprentissage d'un bon jongleur. Les harpes se démontent afin de faciliter le voyage, la caisse servant bien souvent de valise.

 

Une nouvelle forme apparait au XVe siècle, la harpe gothiqueLa caisse de résonnance est plus plate, la console moins longue, la colonne presque droite. La Harpe de Wartburg en est un exemple. Elle est décorée de marqueteries

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1. Sceau de Guilhem VII (1190)

2. Cathédrale Saint Julien du Mans. Fresque de la voute. XIVe siècle. Ange musicien jouant de la harpe

3.  Heures de Charles de France (1460). Harpe gothique. Le musicien de droite joue du rebec. Métropolitan Museum, NY.

L'iconographie de la harpe portative du Moyen-Age est abondante. Nous la retrouvons dans les enluminures des manuscrits, dans les églises (sculptures, fresques, vitraux), les peintures et même les sceaux comme celui de Guilhem VII comte de Montpellier (1190).

 

Vitrail du XVe siècle. Musée de Stuttgart (Allemagne)

 

La littérature médiévale nomme plusieurs fois la harpe. Toutefois, la terminologie reste incertaine pouvant désigner d'autres instruments de musique comme la lyre, la harpe-psaltérion, la rote... Citons tout de même "Tristan et Iseult" dont les deux protagonistes jouent de la harpe et Marie de France qui spécifia à la fin d'un de ses lais "Du conte que vous venez d'entendre, on a tiré le lai de Guigemar, qu'on joue sur la harpe et la rote : la musique en est douce à entendre."

 

L'arrivée du chromatisme dans la musique de la Renaissance déclenche une série de recherches afin de donner à la harpe (encore diatonique : 7 notes par octave) la possibilité de jouer les nouvelles mélodies à la mode.

♦ augmentation du nombre de cordes : deux rangs puis trois rangs de cordes sur la même caisse (la première rangée accordée en bémol, la deuxième en bécarre et la troisième en dièse).

♦ en 1660, un luthier tyrolien adapte des crochets sur la console. Actionnés à la main, ils racourcissent les cordes, augmentant le son d'un demi-ton. Le système, en plus perfectionné, est encore en fonction sur les harpes celtiques. Les crochets sont nommés leviers ou demi-tons.

♦ En 1697, le bavarois Höchbrucker relie les crochets (au moyen de cables passant dans la colonne) à des pédales placées en bas de la colonne. Le terme utilisé pour désigner ce type de harpe est "simple mouvement".

Jusqu'au XVIIIe siècle, la musique est considéré comme une science. Elle est enseignée au même titre que la géométrie, l'astronomie et l'arithmétique. La dauphine Marie-Antoinette est une harpiste. A son arrivée en France (1770), le snobisme pousse les "grands" du royaume à étudier la harpe. C'est ainsi que Paris compta cinquante huit professeurs de harpe.

♦ Sébastien Erard met au point en 1810 le mécanisme qui est toujours en usage actuellement, le "double mouvement" : trois crans à la pédale (bémol, bécarre, dièse), sept pédales correspondant aux sept notes de l'octave. A chaque pédale correspond une tige qui fait bouger la note de toutes les octaves en même temps.

La mécanisation de l'instrument permet d'augmenter la tension des cordes, plaçant la harpe dans une harmonie bien différente de celle de son origine.

  "Leçon de musique" de Michel Garnier (1788). Harpe classique.

 

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Retour de la harpe celtique en Bretagne 

 

Les musiciens bretons jouèrent de la harpe durant toute cette période, mais l'instrument n'était pas forcement "celtique".

Au millieu du XXe siècle, le désir d'intégrer la harpe à l'identité celtique revendiquée en Bretagne entraîne Taldir Jaffrenou, son fils Gildas et Jord Cochevelou à concevoir des plans destinés à la fabrication de la nouvelle "harpe celtique". Ils s'inspirent des modèles irlandais et écossais.

Alan Stivell la propulse sur le devant de la scène en 1970. Nombreux sont les musiciens touchés par la sonorité si particulière de l'instrument. En l'adoptant, ils confirmèrent son retour.